« Seigneur fait que je voie. »
« ὀφθείς », tout est là dans ce mot de l’évangile. « ὀφθείς », qui est, en grec, le participe aoriste du verbe ὁράω, voir. « ὀφθείς », « Il s’est donné à voir » : c’est le mot que l’on trouve pour parler dans l’Évangile (Lc 24,34) des apparitions du Ressuscité. « Il s’est fait voir ». Toute notre foi tient dans ce mot « ὀφθείς ». Ils l’ont vu revenir d’entre les morts.
Les lectures d’aujourd’hui nous parlent du Salut. Être sauvé c’est observer en soi la Résurrection ; celle dont le Christ nous montre la plénitude.
Du Seigneur qui rassemble son peuple dispersé par l’ennemi assyrien, dans le livre des consolations de Jérémie, au psaume qui chante la libération de la captivité à Babylone : de la lettre aux Hébreux qui présente Jésus comme le Grand-Prêtre qui offre le pardon pour le péché du peuple à l’Évangile qui présente le salut comme la guérison d’un aveugle qui mendie : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! », Dieu sauve en rassemblant, libérant, pardonnant et ramenant à la lumière. Le Salut c’est du concret ; le Salut ça se voit.
La guérison de Bartimée est l’archétype de la nôtre : blessés, nous sommes cet aveugle, nous sommes de ceux si souvent incapables de voir la plénitude du bonheur, de connaître la vraie joie, qui supplions vers Dieu « Seigneur fait que je voie. » Toute notre soif d’amour – d’aimer et d’être aimé – est là, contenue dans ces mots : « Seigneur fait que je voie », que je voie ta lumière, que je voie ta Résurrection, que je voie ton bonheur ...
« ὀφθείς », le salut s’est donné à voir.
Le tort serait de penser que l’observation du salut s’est faite alors, il y a quelques deux mille ans ; et que, peut-être, il se pourrait bien que nous en voyions nous aussi les effets à notre propre mort. C’est faux, il ne faut pas attendre de mourir pour voir le Salut. Il est là sous nos yeux, tout le temps. « Seigneur fait que je voie. »
Sauvé et revenu à la vie, le mendiant qui reprend espoir en l’humanité parce qu’une fois, quelqu’un lui donne assez pour un bon repas ou un toit pour la nuit.
Sauvé et revenu à la vie, le gamin qui a fait une bêtise, que ses parents pourtant consolent et encore encouragent au lieu de gronder et punir.
Sauvé et revenu à la vie, le couple qui se demande pardon.
Sauvé et revenu à la vie, le barman qui noyait son chagrin dans le Carré et que Dieu a aimé dans sa dépression.
Sauvée et revenue à la vie, la nonna mourante que ses petits enfants sont venus une dernière fois embrasser, lui dire encore combien ils l’aiment.
Qu’est-ce qui nous a rendus aveugles ? Qu’est-ce qui nous empêche de voir ces résurrections quotidiennes et d’y voir le Salut promis par Dieu ? Pourquoi sommes-nous devenus insensibles à tous ces retours à la vie, à la joie, au bonheur ? qui témoignent pourtant de la puissance de l’Amour divin ?
Souvenez-vous, quand vous étiez enfants, votre spontanéité, votre élan naturel, votre désir intact d’aimer, d’aider et d’aller vers autrui … Les épreuves nous ont endurcis ; nous avons perdu ce regard naïf sur le monde, prêt à spontanément l’embrasser et à l’aimer. Nous sommes devenus méfiants à force de blessures ; rempliés sur nous-mêmes à force d’agressions. Et pour certains éteints par trop de souffrances.
Le malheur a pour première conséquence de nous aveugler sur le bonheur. Alors que l’inverse n’est pas vrai : le vrai bonheur n’occulte pas le malheur ; il le transcende. Le triomphe du malheur c’est de prendre toute la place jusqu’à finalement bannir du regard toute espérance de bonheur.
On se pense mort et perdu au fond de la maladie ; on se pense mort et perdu dans la rupture amoureuse ; on se pense mort et perdu au fond de l’alcoolisme ; on se pense mort et perdu au fond de la solitude ; on se pense mort et perdu aux tréfonds de la dépression. Ce n’est pourtant pas vrai.
Il reste du bonheur ; il reste des joies et il reste la vie belle mais le malheur nous a rendus incapables de les voir. Dans la souffrance, si nous n’y prenons garde, s’aveuglent nos élans d’amour : plus de charité possible, plus de générosité possible, même plus de tendresse possible, pas même envers soi. « Comment voulez-vous que j’aime mon prochain ? Je n’aime pas la vie et je ne m’aime pas ».
Je connais cet état spirituel où on n’espère plus pour soi aucune Résurrection ; quand tout, tout le temps n’est finalement plus que nuit.
Alors, j’ai un message pour toi pour qui tout est noir, qui es aveugle au fond de ta nuit : au-delà de ta souffrance, persiste pourtant une lumière, qu’elle t’empêche de voir mais qui est là. Cette lumière elle est en toi, déjà contenue dans l’espérance de ce qui n’est encore qu’un cri : « Seigneur fait que je voie ».
Seigneur fait que je voie ta Résurrection.
Et que chacun d’entre nous puisse un jour dire « ὀφθείς », « Il s’est donné à voir ».
Parce qu’à partir de là, tout change ...